Facile, rapide et gratuit

Créez votre site maintenant

Je crée mon site

Les Douze Elus de Zeus

de Liliane CESARI

Auteur aux Editions PHENIX D'AZUR

Et pour les amateurs de POLARS :

 

René LEGAL  

Claude ICONOMOU

 

  

 

Mon blog :   lilianecesari.blogspot.fr               

Ma plate-forme "AUTEUR" sur  AMAZON

Rejoignez-moi sur  :    FACEBOOK

Livre I : ARIES, la mission de Chrysomallos

 CHAPITRE I - IXION

 Lancé au grand galop, le cavalier s’engouffrait au cœur de l’orage. Planant dans la tourmente à la lueur spectrale de l’astre lunaire, il avançait, telle une créature infernale directement issue du ventre de la terre. Dominant le vacarme assourdissant de la tempête, les sabots du cheval martelaient de leur claquement sec la route détrempée, rythmant la progression de l’homme et de la bête, qui luttaient vaillamment contre les éléments. L’un tenait fermement les rênes des deux mains, l’autre fonçait, perçant la barrière liquide qui se refermait aussitôt sur leur passage. Noyées dans la tourmente, leurs silhouettes sombres semblaient n’en faire qu’une. Menant un train d’enfer, l’homme parvint bientôt en vue du pont de pierre enjambant le Pénée. Le cavalier poussa un peu plus sa monture. Il avait aperçu les murs de Larissa, lovée dans un méandre du fleuve thessalien. Ce fils d'Océan et de Téthys prenait vie dans le massif du Pinde. Puis, courant d’ouest en est, entre la Macédoine, au nord, et la Thessalie au sud, il devait parcourir près d’un millier de stades[1], avant de se jeter dans l’Egée. La Thessalie, région particulièrement fertile et généreuse, grâce au Pénée, qui avait creusé la vallée du Tempé entre les monts Pélion et Ossa au nord-est, et la montagne Olympe au Sud-est, était l’un des plus riches greniers à blé et à bétail du pays. Mais cette opulence même lui avait attiré nombre de convoitises.

Dès l’époque archaïque, elle avait été la proie des invasions. D’abord, les Thessaliens, venus d’Epire, avaient réduit en esclavage les peuples autochtones. Les Pénestes[2] avaient continué d’exploiter les terres agricoles, tandis que l’aristocratie, propriétaire des immenses domaines, s’était réservé l’élevage des chevaux. C’est au VIIème siècle qu’était née la Confédération thessalienne. Unifiant la contrée, elle avait étendu son influence sur la Grèce du nord, jusqu’aux montagnes et vallées environnantes. Maliens de la plaine du Sperchrios et Oetaeens se virent contraints de lui payer tribut, et de lui procurer des contingents de soldats.



[1] Un stade correspond à 185 mètres.

[2] Statut social intermédiaire entre l’esclave et l’homme libre.

 

 

CHAPITRE 5 – THESEE

Au milieu de la nuit, une frêle silhouette se glissa comme une ombre furtive hors de la chambre. Légère et impalpable, elle se faufila derrière une tenture, et poussa doucement la porte dérobée qu’elle prit soin de bien refermer derrière elle.

S’emparant de la torche qu’elle avait préparée plus tôt dans la journée, elle s’enfonça dans le souterrain obscur qui débouchait à bonne distance du palais, directement dans la plaine du Copaïs. Au lieu de rendez-vous, un homme à cheval vêtu de noir l’attendait, les traits soigneusement dissimulés sous un pan de son himation.

-          Est-ce que tu as mon or ? s’enquit-il d’un ton rogue dès qu’il vit la servante.

-          Le voici. Un sac d’or, c’est le prix convenu. Si tu veux vérifier…

-          Non, je te fais confiance. Donne-moi le panier.

-          Tiens, prends-le ! Hâte-toi à présent, mais surtout sois discret. Et n’oublie pas de m’envoyer ton messager !

-          Ne crains rien, j’ai compris. Quand j’en aurai fini, tu seras informée.  

Puis le cavalier s’éloigna au grand galop. Atthis le suivit du regard jusqu’à ce qu’il se fût fondu dans la sombre nuit d’Orchomène, avant de regagner, pensive, le palais.

 

 

CHAPITRE 7 – HADES

 Hermès prit son essor en un puissant élan qui l’amena jusqu’aux confins méridionaux du Péloponnèse, là où le cap Ténare, plongeant son bec crochu au milieu de la mer, semble indiquer le sud. Tout en songeant au sort peu enviable de l’homme qui gisait dans ses bras, il se dirigea vers le sanctuaire de Poséidon qu’il survola, à la recherche du temple principal. C’est là qu’il toucha terre, non loin d’une caverne dont la bouche béait sur d’obscures ténèbres. Plongeant en pente douce au cœur de la montagne, un chemin s’enfonçait profondément dans les entrailles de la terre. Hermès s’y engouffra, traînant derrière lui le roi déchu qui trébuchait à chaque pas. Ixion n’aurait su dire pendant combien de temps ils marchèrent ainsi. Enfin une lueur diffuse qui filtrait d’un passage voûté creva l’obscurité opaque devant eux.

-          Eh bien ! Nous y voilà ! dit Hermès, satisfait, tandis qu’ils franchissaient l’entrée intérieure du royaume d’Hadès. Ils débouchèrent sur un large corridor à l’éclairage chiche. Hébété, le captif scruta les alentours avec circonspection.

-          Mais quel est cet endroit ? s’enquit-il, mal à l’aise.

-          Nous sommes dans le Vestibule des Enfers, lui expliqua Hermès. Ici résident tous les spectres pernicieux qui se font appeler « Ministres de la Mort », et s’appliquent sans cesse à tourmenter les âmes. N’as-tu pas entendu parler de Maladie ? Ou bien d’Épuisement – celui-ci va souvent de pair avec Fatigue – ou encore de Vieillesse ou Famine ?… Et Discorde, ne la connais-tu pas ? Pourtant, elle est célèbre avec ses cheveux noirs hérissés de serpents, qu’elle adore tresser en longues nattes épaisses nouées par des rubans étincelants rougis du sang de ses victimes ! Tu n’imagines pas à quel point cette touche de grenat rutilant illumine à ravir sa sombre chevelure, et rehausse son teint blafard et plutôt terne !... Mais les plus redoutables, ce sont Sommeil et Guerre, les amants légendaires toujours suivis de Mort, cruelle et destructrice. A ce propos, il faut que je te mette en garde : tout ce beau monde va rivaliser de ruse pour t’attirer à lui. Mais n’écoute personne. Continue ton chemin sans jamais t’arrêter, et surtout veille bien à rester près de moi. 

 

CHAPITRE 11 - CADMOS

Depuis son brusque départ, Penthée n’avait plus donné signe de vie. Ses invités l’ayant vainement attendu jusqu’au soir, commençaient à trouver le temps long. Indécis, ils étaient demeurés au palais, à l’affût des rumeurs sordides et inquiétantes qui avaient couru comme une trainée de poudre toute la nuit durant. Selon des témoignages plus ou moins fantaisistes, Agavé, Harmonie et Autonoé avaient été aperçues, le visage et les mains tout maculés de sang, errant, hagardes, par les rues de Thèbes, un thyrse dans la main… Et au bout de celui d’Agavé, une tête… où certains affirmaient même avoir reconnu le faciès massacré de Penthée… Echevelées et les vêtements en désordre, les trois femmes avaient déambulé par la ville avant d’aboutir au palais, où Agavé avait finalement retrouvé ses esprits. Regardant autour d’elle avec étonnement, elle avait aperçu le macabre trophée embroché sur son thyrse. Déchiquetant alors le silence nocturne, son hurlement de bête avait glacé d’horreur l’assistance figée qui l’avait vue tomber à genoux sur le sol. Elle était demeurée prostrée un long moment, serrant contre son sein la tête de son fils. Tirés du sommeil par ses lamentations, les Thébains étaient venus de plus en plus nombreux grossir les rangs avides des curieux. Cependant ils n’étaient pas encore au bout de leurs surprises ! Car soudain Dionysos, immense et flamboyant dans la noirceur du ciel leur était apparu, dominant la Cadmée. Même les invités de Penthée l’avait vu et l’avait entendu :

-          Lorsqu’Héra découvrit que Zeus avait menti et que j’étais vivant, sa fureur ne connut plus de bornes. Enragée, elle flaira ma trace et vint me débusquer à Nysa où Silène m’avait élevé en secret. Démasqué, je m’enfuis sous les traits d’Acétès. Mais la rancœur tenace de la reine des dieux ne se relâchait pas. Je dus errer longtemps sur les mers, sillonnant l’empire de mon oncle, seul rempart protecteur contre son bras vengeur. N’eût été Ino d’Orchomène qui m’offrit l’asile de ses temples, jamais je n’aurais pu échapper à Héra… Pour la remercier, j’ai délivré Cadmos et les siens de l’exil, et je t’ai libéré, toi grand peuple de Thèbes, par le bras des Ménades ! Je t’ai rendu ton roi et sa famille pour qu’ils soient mes élus, eux qui n’ont jamais douté de ma divinité. Réjouis-toi à présent, et célèbre mon culte ! 

Dans un geste de dévotion, la multitude tendit les bras au ciel, tandis que Dionysos saisissant les trois femmes dans sa main protectrice, les déposait au sommet de la citadelle. C’est de là qu’Harmonie proclama le retour de Cadmos et instaura le culte du dieu auquel Thèbes serait désormais consacrée. Aux premières lueurs de l’aurore, ils étaient des milliers rassemblés devant la porte sud, à guetter l’arrivée de leur roi légitime. Lorsqu’enfin il parut sur son blanc destrier, la foule déchaînée l’accueillit en héros.

Livre II : TAURUS, la Génisse Sacrée

   

 CHAPITRE 1 – HERA

 En ce temps-là, les Grecs s’appelaient Achéens.

Guerriers venus de l’Est[1] pour s’établir en Grèce, ils avaient pris l’Épire, conquis la Thessalie, la Béotie, l’Attique, et s’étaient installés dans le Péloponnèse. La civilisation crétoise minoenne ne leur survécut pas. Mais les peuples Achéens surent s’en inspirer pour en perpétuer l’art et le savoir-faire.

Partout en Argolide s’élevèrent bientôt les murs cyclopéens des remparts mycéniens, enceintes formidables où les palais des rois, du haut des acropoles, dominaient les demeures des classes dirigeantes. De vastes cours royales offraient aux villageois la beauté de leurs fresques et de leur statuaire. De riches sanctuaires, des tombes à tholos côtoyaient ateliers et magasins des gens attachés au palais. Ouvriers, artisans, commerçants travaillaient au service du roi ou pour leur propre compte, exerçant leurs talents dans la fabrication de somptueux bijoux en or fin ciselé, en ambre ou en ivoire importé du Levant, de vases en céramique et d’huiles parfumées qui étaient exportés même jusqu’en Égypte. Ils excellaient aussi dans l’industrie textile et la métallurgie : dagues, épées et armures, pointes de lances et casques façonnés dans le bronze, attestaient de leur art consommé de la guerre.

Te voilà donc, Mycènes, à l’époque appelée Helladique Récent, touchant à l’apogée de ta prospérité. La Grèce entière encense ta puissance et ta gloire, ô toi, la « Riche en or »[2] ! Atrée, ton souverain, règne sur l’Argolide. Autour de lui gravitent sa suite d’e-qe-ta, sa garde personnelle, et sa cour constituée de l’aristocratie et des hauts fonctionnaires qui logent dans l’enceinte fortifiée du palais. Il a sous sa férule les wa-na-ka vassaux d’Argos et de Sicyone, et gouverne, assisté de son ra-wa-ke-ta et de ses te-re-ta, le te-me-no, où paissent les troupeaux de caprins et d’ovins, et qui procure ses abondantes récoltes aux da-mo laborieux.

Pour bien l’administrer, le royaume a été divisé en provinces, elles-mêmes scindées en districts que dirige un ko-re-te, aidé de son pro-ko-re-te. Enfin, chaque district comprend plusieurs da-mo que le do-mo-ko-ro préside, avec l’appui de son pa-si-re-u.

Ainsi, ton avenir semble se présenter sous les meilleurs auspices.

Pourtant il n’en est rien. Car toute ta richesse paraît bien illusoire face au destin funeste que réservent les dieux à la lignée maudite de Pélops et d’Atrée, et qui provoquera ton déclin et ta chute… Oui, tu succomberas, prestigieuse Mycènes, et tu disparaîtras…

L’Histoire est ainsi faite. Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait !...



[1] D’Asie Mineure vers 1430 av J.C.

[2] Homère, « l’Iliade ».

 

CHAPITRE 3 – ARGOS PANOPTES

 - Hermès[1], j’ai une mission à te confier. Je veux que tu te rendes dans le Bois de Mycènes et que tu me ramènes une génisse blanche, celle que tu verras attachée à un arbre sous la garde d’Argos, le géant aux cent yeux... Ne hoche pas la tête ainsi, comme pour dire : « Le berger Panoptès ne peut être surpris, il ne s’endort que de cinquante yeux à la fois ! C’est mission impossible ! »… Pour les autres peut-être, mais pas pour toi, Hermès ! Trouve donc une ruse et reviens avec elle. Mais surtout fais en sorte qu’Héra n’en sache rien ! 

Peu enthousiaste, Hermès obéit à son maître et quitte à tire d’ailes l’Olympe pour le Bois. Il n’aime pas ce lieu qu’il juge lénifiant. D’ailleurs n’est-il pas de notoriété publique qu’on s’y ennuierait ferme ? Aussi le Messager est-il déterminé à ne pas y rester plus que le nécessaire. Il fera vite et bien. Et tandis qu’il se guide à la cime des arbres, son esprit aiguisé a déjà concocté un subtil artifice.

En peu de temps il a repéré le berger allongé dans un pré, ses yeux bleus grands ouverts ne quittant pas la vache qui paisse devant lui, attachée à un arbre. Dans un bruissement d’ailes, Hermès vient atterrir aux pieds de Panoptès, qui pose sur l’intrus quelques yeux étonnés. Sans qu’il ait le loisir de réagir, Hermès l’apostrophe gaiement :

 - Bonjour, mon cher Argos ! Je passais près d’ici, et soudain il m’a pris l’envie de te revoir ! Comment te portes-tu ? 

 - Je vais très bien, merci, lui répond le berger, clignant par-ci par-là l’une ou l’autre paupière.

- Comme tout est tranquille ! rétorque le filou. Est-ce toujours ainsi ? Toi qui vivais jadis une vie d’aventures essaimée de combats, ne t’y ennuies-tu pas quelquefois ?

 - Oh ! Moi, non ! Mais Zefi, ma licorne, a failli se laisser mourir d’inanition. La vache ici présente est arrivée à point nommé pour la tirer de sa mélancolie.

 - Un bien bel animal que tu as là ! Dis-moi, d’où vient-il ? Je croyais qu’il n’y avait ici que de blanches licornes et des chevaux ailés.

 - C’est une longue histoire. Disons que c’est Héra qui me l’a confiée.

 - Tiens ! En parlant d’Héra, connais-tu la dernière ? 

Et Hermès de parler sans discontinuer, abreuvant le géant des ragots et potins qui courent sur l’Olympe au sujet des maîtresses innombrables de Zeus et des colères folles qu’elles déchaînent chez son épouse jalouse. Abasourdi, Argos détourne peu à peu les yeux de sa captive pour écouter Hermès. Le conteur plein de verve capte son attention, ponctuant ses chroniques de gestes et de mimiques cocasses et amusants. Ne va-t-il pas jusqu’à pimenter son récit de chants qu’il accompagne en jouant de la harpe ? La mélodie s’élève, pure, majestueuse. De la bouche divine s’échappent des accents enchanteurs qui transportent le berger solitaire. Comme magnétisés, ses yeux bleus papillonnent… Cette douce musique, fascinante, si belle !… Argos se laisse aller… Doucement, peu à peu, ses paupières se ferment… Pour la première fois de sa vie, ses cent yeux dorment à l’unisson. 

Hermès est aux aguets. Après s’être assuré qu’Argos est assoupi, que son corps ne présente que les cercles argentés de ses paupières closes, qu’aucune lueur bleue ne filtre entre les cils, il tranche d’un coup sec la tête du géant. Puis il se précipite vers l’animal captif et détache la longe qu’il saisit vivement, entraînant son larcin au sommet de l’Olympe. Zeus, impatient, accueille sa maîtresse bovine qu’il transporte illico au bord du lac de Lerne, où Héra n’aura pas l’idée de les chercher une seconde fois.



[1] Dieu du commerce et des voyageurs, messager des dieux, roi des voleurs, héraut des Enfers (Livre 1).

 

CHAPITRE 8 – PARIS

Taruisa[1]… Insondable mystère de l’Asie… Comme un bec de vautour pointé vers l’Occident, sa péninsule plonge, lovée entre deux mers : la Propontide au nord, la mer Egée au sud. A l’est, le Mont Ida, barrière naturelle aux sommets enneigés, protège ses arrières. Depuis sa fondation par Teucros[2], fils du fleuve Scamandre, et d’Idéa la nymphe, elle n’a pas cessé de prospérer à travers la puissance d’Ilion la Magnifique, que créèrent en son sein Dardanos et Batia, la fille de Teucros, au-dessus des deux sources - glace et feu - du Scamandre. Leur lignée prestigieuse règne depuis ce jour sur Wilusa[3] la Belle, d’abord Tros[4], puis son fils Ilos[5], et après lui son fils Laomédon, roi cruel qui fit naître les murs de Wilusa par les mains de Péan et de Poséidon, mais s’attira les foudres des deux dieux bâtisseurs pour n’avoir point versé le salaire promis[6].

Heureusement Priam, fils de Laomédon, se montra meilleur roi que ne le fut son père. Qui n’a pas entendu parler du roi Priam dont la réputation a traversé les mers ? Régnant sur Taruisa, il reconstruisit la cité de Wilusa. Son goût pour la justice, son sens de l’équité et sa grande bonté lui attirèrent le respect de ses sujets. Il accumula des richesses colossales qui propulsèrent Ilion parmi les cités les plus puissantes du monde. Il donna à son peuple cinquante fils et filles qui faisaient sa fierté. Parmi celles qu’il eut de son épouse Hécube, Laodicée était la plus belle. Et de leurs fils, Hector était le plus vaillant, Laocoon le plus pieux. Lorsque vinrent au monde leurs jumeaux, Cassandre et Hélénos, Péan les dota de son don de prophétie[7]. Ce n’est pas pour autant que Priam négligea ses fils nés hors mariage. De ceux-ci, Lycaon, né de Laothoé, était son préféré… 

Les années qui passaient semblaient glisser sur lui : le patriarche avait toujours bon pied bon œil ! Il fut heureux d’apprendre qu’il allait être père une nouvelle fois. Mais il advint qu’Hécube, arrivée à son terme, fit un étrange songe qui la mit mal à l’aise, et qu’elle raconta, au matin, à Priam. L’aube était encore sombre, mais ternissait déjà de son halo gris-noir l’ébène de la nuit, décalquant sur le mur l’encadrement plus clair de la fenêtre ouverte. Blottie contre Priam, elle avait les yeux clos tandis qu’elle parlait :

- Quel cauchemar horrible ! J’ai vu sortir de moi, alors que je croyais expulser mon enfant, un brandon enflammé qui se précipita à l’assaut de la ville, la réduisant en cendres. Priam, je suis inquiète. Qu’est-ce que cela veut dire ?

 Le roi, en l’écoutant, avait serré plus fort sa femme dans ses bras. Puis, quand elle se tut, il baisa ses cheveux et lui dit dans un souffle :

- Rassure-toi, ma douce. Je vais m’en occuper. Contente-toi de te reposer et d’attendre mon retour... C’est promis ? 

Elle acquiesça, confiante, et se laissa aller avec un soupir d’aise tandis que son époux se vêtait et sortait.

A l’abri des remparts sacrés de Wilusa prospérait la cité, opulente, vivante, bourdonnante et sublime, où les logements de la famille royale dominaient les demeures plus modestes du peuple. Entre deux rangées de portiques s’étendaient, construits en enfilade, les appartements de Priam qui comprenaient, en plus de sa demeure, quelque cinquante chambres tout en pierres polies, dites chambres nuptiales, destinées à ses fils. Quant aux gendres, ils dormaient en face, dans la cour où l’on avait dressé à leur intention douze autres chambres nuptiales. Derrière s’étageaient, grimpant vers le sommet tout le long des remparts, les demeures des princes et princesses du sang.

En ce matin fatal, Priam, après avoir soigneusement fermé la porte sur Hécube, plongea résolument dans l’épais clair-obscur avant-coureur de l’aube, vers le temple  d’A’as[8] dressé sur l’Acropole. Il marchait d’un pas vif le long des rues étroites desservant les maisons regroupées en îlots, et parvint sans encombre à sa destination. Mais là, comme figé par un pressentiment néfaste, il s’arrêta, fixant l’entrée béante d’une des salles latérales qui menaient à la pièce centrale où se dressait l’autel. Immuable, le bâtiment sacré semblait fixer sur lui son œil noir, menaçant, tel celui d’un fauve embusqué ramassé sur lui-même s’apprêtant à bondir. Priam se secoua. Il était venu là dans un but bien précis. Il n’était pas de mise d’hésiter à présent ! Après avoir franchi le seuil de la pièce, il s’engouffra aussitôt dans le goulot d’accès à la salle du culte.

Les flambeaux enchâssés dans les murs projetaient des lueurs jaune sale sur la statue de Baal. Du centre de l’autel où il était dressé, le dieu le regardait, foudre dans une main et javelot dans l’autre. Les reflets mordorés de son haut casque en pointe se mêlaient aux éclats de bronze de son pagne. Avec un grand respect mêlé d’appréhension, le roi s’en approcha.


[1] Nom hittite de la Troade.

[2] D’où le nom de « Teucriens » souvent donné aux Troyens.

[3] Wilusa, nom hittite de Troie.

[4] D’où le nom de Troie.

[5] D’où le nom d’Ilion, autre nom de Troie.

[6] Après sa tentative de coup d’état contre Zeus (cf. Chapitre 1), Poséidon fut condamné à bâtir les murailles de Wilusa pour le compte de Laomédon. Apollon lui prêta main forte. Quand Laomédon refusa de verser aux dieux le salaire promis, soit trente drachmes troyennes, Apollon déchaîna la peste sur la ville, tandis que Poséidon envoyait un monstre marin qui dévasta les champs et dévora ses habitants.

[7] Ayant passé une nuit dans le temple d’Apollon Tymbrée, on les retrouva au matin au milieu de deux serpents qui leur léchaient les oreilles et la bouche.

[8] Dieu hittite de la sagesse, émanant du dieu mésopotamine Ea ou Enki. 

 

CHAPITRE 11 – ACHILLE

La peste nous tuera avant nos ennemis. Elle décime nos armées plus sûrement que les meilleurs guerriers de Wilusa ! Après presque dix ans de siège et de combats sanglants, l’issue de cette guerre est toujours incertaine. La victoire nous glisse sans cesse entre les doigts, nous fuit puis nous revient, capricieuse et volage comme une évanescence insaisissable qui jouerait au chat et à la souris avec nous… Au cours des derniers mois, nos troupes ont dû lutter sur deux fronts à la fois, résistant à la peste et à un adversaire enhardi par nos pertes… Devant la gravité de la situation, Agamemnon a convoqué ses chefs de guerre. Va-t-il nous ordonner d’abandonner la lutte et de lever le siège ? Si tel était le cas, je m’y refuserais, quitte à combattre seul avec mes Myrmidons !

Patrocle me rejoint à l’entrée de la tente. Les autres sont déjà à l’intérieur, groupés autour du fils d’Atrée. Et l’homme à ses côtés, c’est Chrysès, l’un des prêtres dont j’ai capturé la fille lors de l’attaque d’un village voisin. Agamemnon ayant revendiqué pour lui la belle Chryséis, je la lui ai abandonnée, lui préférant la douce Briséis, la fille de Brisès, un autre prêtre qui, depuis lors, a tenté de me la racheter - sans succès, il est vrai !... Comme Chrysès d’ailleurs, qui était prêt à débourser pour Chryséis une énorme rançon. Dire qu’Agamemnon a rejeté son offre, en dépit de la désapprobation des hommes qui ont vu ce butin leur passer sous le nez ! C’est depuis ce refus que la peste sévit dans notre campement, faisant plus de victimes que l’épée ou les flèches...

Je me demande bien ce que nous veut Chrysès… Ce damné est-il revenu pour nous narguer ? Va-t-il encore prétendre que sa malédiction est cause de nos maux ? Qu’il aille au diable, lui et ses divagations ! D’un geste de la main, Agamemnon vient de réclamer le silence. Eh bien, écoutons donc ce qu’il a à nous dire !

- Achéens, nombreux sont les braves qu’un fléau funeste à emportés au royaume d’Hadès. Il faut que cela cesse. J’ai consulté Calchas. Il m’a conseillé d’accéder sans plus attendre aux souhaits de Chrysès. Aussi j’obéirai, non de gaîté de cœur, mais par nécessité.

Il se tait tandis qu’on amène Chryséis. Ainsi, il a cédé… Cela m’étonne un peu, mais après tout c’est sa part d’honneur, pas la mienne ! Sous le regard glacé d’Agamemnon, Chrysès a emmené sa fille. Alors que je m’apprête à me retirer avec les autres, j’entends une voix impérieuse qui suspend mon élan :

- Attends, Achille. Reste. Il faut que je te parle.

La tente désertée, il me désigne un siège et s’assoit près de moi.

- J’ai un problème, Achille. Pour sauver ce qui reste des troupes achéennes, j’ai rendu Chryséis alors que toi, tu as conservé ta captive. Or, peut-on tolérer qu’un chef soit moins loti que son subordonné ? Alors, fais ton devoir. Donne-moi Briséis.

- Briséis ? Tu divagues ! Libre à toi d’obéir aux inepties que te débite ton devin ! C’est ton choix, pas le mien ! C’est donc à toi d’en assumer les conséquences !

- Tu vas me la céder, Achille. C’est un ordre. 

- Ne me menace pas ! Ton Calchas l’a prédit : nous vaincrons grâce à moi ! Depuis bientôt dix ans, c’est à moi que tu dois tes plus belles victoires ! C’est moi qui ai eu l’idée d’affamer les Teucres en interceptant leurs approvisionnements ! Avec mes Myrmidons, j’ai réduit à néant onze cités d’Asie vassales de Priam. J’ai conquis Lymessos pour gagner Briséis ; Thébé Sous le Placos, pour t’offrir Chryséis… Le fait que tu décides de rendre ta captive ne t’autorise pas à me prendre la mienne ! Si tu me voles Briséis, je me retire. On verra bien, alors, si la peste n’était pas de loin préférable à l’absence d’Achille sur le champ de bataille !

- Eh bien, retire-toi. Je peux vaincre sans toi.

Fou de rage, je me lève en faisant valser mon siège. Rira bien qui rira le dernier… A grands pas, je me rue sous ma tente et m’enferme, la colère vissée au cœur comme un poison qui m’inonde la gorge, au moment où Talthybios et Eurybatès m’enlèvent Briséis.

 

LES HASARDS DE L'HISTOIRE, Nouvelle N° 4 : Au temps du roi des Corses

Stretta, 7 avril 1725

 

Ils sont tous accourus à l’appel de la cloche de Santa Riparata, ceux de Merusaglia, parents, amis, alliés…

Tous sont venus en masse des hameaux de Stretta, de Rocca Soprana, de Rocca Sottana, de Tabonzuli, de Collu, de Sevasi, de Querceto, de Terchini, de Convento… Il n’était pas question d’être absent au baptême du deuxième fils de Ghjacintu et Dianisia ! Car dans toute la pieve[1] di Rustinu, et jusque dans l’En-deçà des monts, « U Diquà »[2], on connaît Nobile Paoli, fils du meunier de Stretta et Pacificatore[3] de Merusaglia.

Alors, ils ont suivi le grêle carillon qui les a guidés jusqu’au centre du village.

Enraciné au cœur de la Castagniccia, Merusaglia s’étage en hameaux successifs échelonnés à flanc de coteau, qui font face au Monte San Petrone au chef nimbé de brume. En ce matin radieux où le printemps n’a pas encore chassé le froid, la buée vaporeuse qui s’échappe des lèvres des femmes et des hommes en route pour l’église semble lui faire écho.

Mais le soleil s’accroche. Opiniâtre dans sa lutte contre l’hiver, il plonge dans la plaine, arrachant au Golo et à ses affluents, Casaluna et Asco, des éclats argentins qui se fraient un chemin du fond de la vallée jusqu’à la Castagniccia.

À travers le maquis, leurs lueurs éthérées s’immiscent entre les branches des genévriers cade, se riant de leurs grappes d’aiguilles en verticilles dont les pointes acérées ne griffent que le vent, puis grimpent à l’assaut des hêtres et des châtaigniers qui coiffent les sommets et embrassent les cieux.

Perdue dans leur ramure, la lumière mutine s’amuse à égayer de pastels scintillants les regards des marcheurs, éclairs d’azur volés à l’horizon sans fin, doux reflets émeraude arrachés aux feuillages… Les visages rayonnent, irradiés d’un halo diaphane ravivant le rosé des pommettes fouettées par l’air frais.

En tête du cortège, Dianisia Valentini portant le nouveau-né s’achemine vers Santa Riparata, dressée en haut d’un mamelon surplombant le village. L’abbé Raffaelli est là, qui les accueille aux portes de l’église.

[4], Pasquale parce qu’il est né après le dimanche de Pâques, a répondu Antoniu.

 

Après quoi, il les a invités à le suivre



[1] À l’origine, la pieve est une circonscription administrative établie par Rome. Au Moyen Âge, chaque pieve religieuse est dirigée par un abbé, le piévan (u pievanu), installé dans l'église principale, secondé par quelques vicaires. Son territoire s'étend sur les églises secondaires et les chapelles des villages dont les curés sont soumis à son autorité. Les Pisans puis les Génois formèrent leurs circonscriptions administratives à partir des paroisses et des pievi religieuses. La « pieve » désignait donc à la fois le territoire, le canton, les paroisses soumises à la juridiction du piévan, les biens constituant le patrimoine de cette église, le lieu-dit où se trouvait l'église piévane. Avec une majuscule, la Pieve désigne l’église principale du canton, et parfois le hameau qui s'y est développé. Chaque année se tenait une assemblée piévane où l’on gérait les pâturages collectifs, où l’on attribuait à chaque famille une terre cultivable prise sur le maquis, où l’on passait les contrats, où l’on payait les fournisseurs. C’était aussi le siège du tribunal local présidé par le piévan, dignitaire possédant des armoiries et le statut de co-évêque. Ces pievi subsisteront sous le Gouvernement National de Pasquale Paoli, puis sous l’administration française de l’Ancien Régime.

[2] Le 1er décembre 1723, la République de Gênes partagea la Corse en deux : l’« En-Deça des monts » (U Diquà), dépendant de Bastia, et l’« Au-Delà des Monts » (U Dilà) dépendant d’Aiacciu.

[3] Sorte d’arbitre local chargé de gérer les différends entre familles.

[4] Statut honorifique de conseiller du gouverneur génois. Le Conseil des Douze comprend 18 membres, 12 pour l’En-deça des Monts, 6 pour l’Au-delà des Monts.